Valdie kaya Muissy : « Avec le 8 mars, les femmes africaines ont importé une histoire qui n’est pas la leur »

Face aux dérives constatées lors des célébrations de la Journée internationale de la femme sur le continent africain, en général, au Congo-Brazzaville, en particulier, Valdie Kaya Muissy, sexologue, se demande s’il ne serait pas idéal pour les Africaines de focaliser leurs réflexions, propositions et efforts sur la Journée de la femme africaine célébrée le 31 juillet de chaque année depuis 1962. D’après Valdie kaya Muissy, en plus de ses célébrations galvaudées, la journée du 8 mars a été avant tout lancée pour faire entendre la cause des femmes non africaines ; tandis que celle du 31 juillet ne vise que l’amélioration du sort des Africaines.

Ci-dessous l’intégralité de l’article de la sexologue.

De la Journée internationale de la femme à la Journée de la femme africaine

Le 8 mars de chaque année, le monde entier commémore la Journée internationale de la femme. Un évènement célébré de différentes manières selon les pays. En Afrique subsaharienne et particulièrement au Congo-Brazzaville, cette journée, attendue avec impatience par les femmes, devient un évènement festif. Ces dernières années, l’apparition du pagne dédié uniquement au 8 mars renforce davantage ce caractère festif (comme bon nombre de Congolaises le désire). Il en résulte que cette célébration offre aux femmes plus d’occasions de se défouler et de s’adonner à des activités mondaines que celles de méditer sur leur cause. Après tout « C’est la fête et le jour de la femme, », dit-on.

J’ai peu de souvenirs de la célébration de cette « fête » par les femmes de mon entourage et même au-delà de ce cercle pendant mon enfance, à l’exception d’un tournoi de nzango organisé à l’occasion de la JIF dans les années 90. Ma mère y avait participé, et moi, l’accompagnant, ne savais pas ce qui se passait réellement ! D’ailleurs, c’est en grandissant et plusieurs années plus tard que j’ai pu me rendre compte moi-même, de ce que représente réellement cette journée. La date du 8 mars est-elle devenue une espèce de parenthèse dans le quotidien des femmes où excès et dérives seraient tolérés ?

Or, pendant que les femmes africaines pensent que c’est l’occasion de se défouler et de faire la fête, celles d’autres continent, l’Amérique et l’Europe notamment, trouvent en cette journée l’occasion de se concentrer sur la lutte pour réclamer plus de droit, ainsi que l’égalité entre l’homme et la femme.

Face à cet amalgame, je me suis posée la question suivante : pourquoi existe-t-il cette différence d’interprétation ? 

Il me semble que cela proviendrait d’une histoire écrite par des personnes non africaines. Une histoire qui, souvent, occulte consciemment certaines phases historiques de la vie de la femme africaine en mettant en avant celles de la femme occidentale.

 En effet, selon l’histoire, c’est en 1910 que l’allemande Clara ZETKIN, propose lors de la 2ième conférence internationale des femmes socialistes d’organiser une journée internationale des femmes. Une manifestation annuelle qui permettrait de militer pour le droit de vote, l’égalité entre les sexes et le socialisme. C’est finalement le 8 mars 1977, que l’ONU, reprenant l’initiative communiste et à la suite de l’année internationale des femmes de 1975, avait adopté une résolution enjoignant à ses pays membres de célébrer une  Journée des Nations unies pour les droits de la femme et la paix internationale, communément appelée  Journée internationale de la femme.

Cependant, faut-il le souligner, ces préoccupations qui avaient conduit aux réflexions puis à l’instauration de cette journée, n’étaient pas nécessaires pour la femme africaine qui depuis toujours avait sa place dans la société où elle pouvait jouer un rôle important. Elle n’avait donc pas besoin de revendiquer les mêmes droits que la femme occidentale dont la problématique était foncièrement différente.

En effet, cette histoire, dite par les autres, a oublié d’indiquer que la femme africaine, pouvait être guerrière, reine etc. sans que cela ne pose problème dans cette société où le conflit des sexes n’existait pas.

Quelques exemples frappants

TANSI OU NAN HANGBE, est une femme qui régna sur le DAHOMEY (ancien royaume africain, situé dans le sud-ouest de l’actuel Benin entre le 18 et 19 siècle). A la mort de son frère, elle prit la tête de l’armée pour galvaniser ses troupes. Elle est la créatrice du corps des amazones du Dahomey.

Plus tard, le souverain Ghézo, créa des compagnies féminines de cavalerie, elles seront même utilisées par un des souverains contre les troupes coloniales françaises !

Au Sénégal, le royaume de Cayor, envoyait des femmes guerrières, dans ces différentes batailles.

L’empire Zoulou, avait constitué des régiments de filles combattantes et chargées de la logistique.

KIMPA VITA, une femme, née entre 1684 et 1686 à Mbanza Kongo (en Angola), avait, entre 1704 et 1706, fondé le mouvement antonianiste. Elle luttait pour la restauration du royaume KONGO. Son mouvement était soutenu par de nombreux nobles. Elle avait des missionnaires et des disciples. Une autorité menée par une femme dont aucun récit nous relate le fait que les hommes KONGO en étaient opposés.

D’après les premiers colons qui y foulèrent les premiers pas, l’économie de l’empire KONGO était considérée comme des plus sophistiquées. Les explorateurs parlent d’un système monétaire tenu uniquement par des femmes. Rien d’étonnant à cela car cette société se voulait matriarcale.

Selon le mythe fondateur de l’empire KONGO, l’aïeul, l’ancêtre serait une femme dénommée NZINGA qui eut trois enfants dont deux garçons et une fille LUKENI. En principe seuls les descendants de cette dernière pouvaient prétendre aux fonctions de succession à la tête de l’empire.

Par ailleurs, en Afrique, les fonctions de Reine-Mère ou d’épouse Royale étaient importantes puisqu’elles devaient participer à des grandes prises de décisions. Ces fonctions n’étaient donc pas simplement honorifiques comme cela pouvait être le cas en Occident.

Si la femme européenne revendique l’égalité des sexes, que revendique la femme africaine par cette célébration ?

D’après notre histoire, la femme africaine a souvent été dynamique puisqu’étant essentiellement au centre de la société. Cette femme, porte en elle l’héritage ancestrale des responsabilités qu’elle a perdues avec l’invasion coloniale apportant son corolaire de bouleversements.

Telle que célébrée au jourd’hui par les femmes congolaises dans les bars et les boîtes de nuit, la journée du 8 mars est non seulement galvaudée puisqu’elle se veut un moment de lutte, de revendications et non de festivité ou de célébration de la féminité ; elle ressemble également au fait pour les Africaines de s’approprier et de commémorer la tradition d’un autre continent sans bien appréhender sa quintessence et ses véritables enjeux.

Avec le 8 mars, nous, les femmes africaines, avons importé une histoire qui n’est pas la nôtre. Une histoire occidentale. Voilà pourquoi, on n’y arrive pas. Le 8 mars est pour moi la journée internationale de la femme européenne mais que la femme africaine peut par ricochet célébrer en s’associant à la réflexion par solidarité féminine.

Le 31 juillet : l’héritage des femmes africaines

Depuis 1962, le 31 juillet est retenu et reconnu comme étant la Journée internationale de la femme Africaine. Malheureusement, cette journée est méconnue et a peu d’influence. Elle doit s’inscrire dans toutes les mémoires africaines car, elle offre les occasions de dialoguer, plaider, sensibiliser, mobiliser et de susciter de pertinentes réflexions sur la cause de la femme africaine dans une perspective africaine.

Au lendemain de l’indépendance de certains pays africains, les femmes, en dépit des frontières, décidèrent de s’unir, pour former une seule association afin de mieux se connaitre. Cela devrait permettre de conjuguer leurs efforts pour l’émancipation de la femme sur le continent africain. La libération totale du continent africain, l’élimination de l’apartheid et l’instauration d’une justice commune devenaient alors les objectifs prioritaires. La célébration de cette journée offre aux Africaines un vrai cadre d’échange avec leurs gouvernements et donc une opportunité de renforcer les débats autour des droits de la femme et de sa contribution au développement de l’Afrique.

Il nous faudrait mettre en évidence la journée internationale de la femme africaine car, c’est notre héritage qui nous offre diverses possibilités de contribuer à l’émancipation, à l’épanouissement de nos sociétés, à l’instar des amazones du Dahomey, des combattantes du royaume Zoulous, de Kimpa-Vita, de Nzinga, ainsi que des femmes de renoms qui nous ont légué un véritable héritage des exemples de bravoure et de sagesse.

« Le vin est tiré, il faut le boire… », dira-t-on. Or, connaitre son histoire permet d’avancer. Les Africaines continueront à célébrer le 8 mars mais il faudra en ce moment définir le pourquoi du comment, afin que les générations futures en comprennent réellement le sens.

Valdie kaya Muissy

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