Réflexion de Fabien Gombo, une ex-barbouze, sur l’humanisation des services de sécurité en RDC

Dans cet article, Fabien Gombo N’Gongo, expert en renseignement et ancien conseiller à la Présidence de la République sous le régime de Mobutu Sese Seko, livre sa réflexion sur l’humanisation des services de sécurité tant souhaité par le Président Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi.

Le Président de la République, Felix Tshisekedi, a déjà manifesté, à maintes fois, son intention – sa détermination – à “humaniser” les services de sécurité. Cette intention a galvanisé certaines ardeurs, au point de susciter des dithyrambes et des panégyriques qui n’ont pas leur place dans ce dossier, tant celui-ci est hors de portée du premier habitué des réseaux sociaux. Le présent papier constitue mon témoignage sur l’un des aspects de l’humanisation. Il s’agit, en l’occurrence, de l’exigence de transparence budgétaire et financière dans un service de Sécurité. Je note en passant que le commun des mortels parle de Services de sécurité. C’est une dénomination réductrice car il existe autant de dénominations qu’il y a des natures et des assignations spécifiques à chaque service. Mais passons.

Le sujet abordé ici est tellement délicat et vital pour la vie de la Nation, qu’elle devrait requérir un professionnalisme à toute épreuve pour pouvoir l’aborder avec pour finalité, la création des conditions indispensables au fonctionnement des Services dans l’intérêt supérieur de la Nation. Mais de prime abord, permettez que je recommande la lecture d’un article en ligne que j’ai découvert sur le site www.ledecryptage.com intitulé : “L’humanisation des services de sécurité en question : parlons-en ». Manifestement, cet article a été rédigé, sinon inspiré par un professionnel membre de la communauté du renseignement. La lecture de cet article permettra aux compatriotes de comprendre beaucoup de choses, notamment l’erreur résultant d’une mauvaise compréhension du concept “humanisation” des services de sécurité.

Voici mon témoignage.

En 1995, il m’a été demandé de m’occuper des finances du Service du Conseiller Spécial du Chef de l’État en matière de Sécurité, incluant le Conseil National de Sécurité. Quelques mois auparavant, j’avais assuré la coordination matérielle, avec la collaboration de nos agents et l’appui de nos collègues du Bureau du Président de la République, du Conclave politique du Palais de la Nation. Naturellement, j’étais également membre de l’équipe stratégique qui s’était occupée des aspects opérationnels dudit Conclave. Mais c’est une autre affaire. 

À titre de rappel, le Service de Sécurité du Conseiller Spécial du Chef de l’État en matière de Sécurité avait été créé pour faire contrepoids au détournement du SNIP et du SARM de leurs missions traditionnelles par une poignée de compatriotes. Ce dévoiement découlait justement et malheureusement de la mauvaise appréhension du concept qui semble constituer la catharsis trouvée par l’actuel Président de la République pour exorciser ces services. Au finish, les deux services finirent par être privatisés littéralement au bénéfice de ce groupe, outre qu’ils avaient plongé dans l’inefficacité suite à cette humanisation qui avait conduit le nouvel Administrateur Général à exposer publiquement à la télévision, en direct, tous les agents, y compris ceux qui étaient secrets de par la nature de leurs assignations. Les dégâts furent énormes pour le pays.

Le Conclave politique du Palais de la Nation avait permis entre autres la mise sur pied du Haut Conseil de la République – Parlement de Transition (HCR-PT). Il se fait que la Commission Économique et Financière du HCR-PT voulut – à bon droit- avoir des clarifications sur le projet du Budget du Service que j’avais déposé. Humanisation oblige ! Je comparus un après-midi. Le Bureau de la Commission me somma de lui communiquer la liste exhaustive, les éléments d’identification (adresses physiques et éléments techniques) des officiers, agents, collaborateurs, sources, honorables correspondants, bref, toutes les personnes mentionnées et budgétisées dans le projet !

C’était la toute première fois depuis l’accession du pays à l’indépendance qu’un service secret était soumis à une telle exigence. Naturellement, comme nous ne nous attendions pas une telle exigence, aucune réponse n’avait été préparée pour y faire face. Et j’étais sommé de répondre sur les bancs. L’on peut imaginer mon embarras. En effet, si la divulgation des identités des agents administratifs pouvait être concédée, il n’était pas question de livrer ni nos agents opérationnels intérieurs ou extérieurs, et encore moins les honorables correspondants qui se trouvaient être souvent des officiels des gouvernements étrangers ou même des animateurs et hauts cadres du pays, y compris au Sommet de certaines institutions.

J’étais coincé et acculé, quasiment interdit d’appeler à l’aide mon Chef. Certains honorables, toujours prompts à voir des détourneurs des deniers publics partout, riaient déjà sous cape à l’idée d’avoir la peau de « ceux qui font des fiches contre nous chez le président de la République ! » Je signale que j’ai eu le bonheur d’avoir travaillé sous les ordres d’un Patron qui déléguait beaucoup. Mieux, nous ayant choisi personnellement, il nous connaissait assez pour savoir que nous étions armés pour nous défendre tout seuls. Par ailleurs, le service, étant de création récente, avait un besoin crucial de fonds pour assurer sa mission. J’avais donc reçu mission de ne pas quitter le Palais de la Nation sans l’adoption de mon budget !

C’est alors que je pris conscience de l’un des méfaits de la transparence des services secrets. Mais ma décision était prise : ces honorables ne connaîtraient l’identité d’aucune personne mentionnée dans ce Service. Je me mis debout, parcourus des yeux l’hémicycle, m’attardai sur le Bureau de la Commission puis je me rassis.

Honorable président de la Commission, honorables membres du Bureau, honorables conseillers membres de la Commission, j’ai parfaitement conscience de la justesse de votre préoccupation relative à la transparence. Je vais y répondre. Mais j’ai besoin de votre permission et de votre accord préalable. Aussi, avant de commencer l’identification des personnes qui sont en dehors de cette salle, permettez que je commence par celles qui sont présentes ici même. Un remue-ménage parcourut la salle. Je compris que je venais de faire mouche ! Satisfait de mon avantage psychologique, je fis mine de ne pas avoir vu l’agitation qui s’était emparée de certains hauts conseillers.

Honorable président, je demande donc votre permission avant de citer les noms des hauts conseillers qui donnent des informations au service que je représente devant votre institution. Je précise que moi-même je traite certains parmi eux, y compris deux ou trois membres du Bureau de votre Commission qui sont présents ici à vos côtés. Et si vous n’étiez toujours pas satisfaits, je citerai des hauts conseillers non membres de votre Commission. Je citerai aussi des membres du Bureau du HCR-PT. Après cet exercice, on verra si votre Commission est prête à assumer les conséquences de la mort des services ». C’en était trop ! Sur le banc, le projet du budget fut adopté en l’état. Les décaissements à la Banque du Zaïre ? C’était une autre bataille.

Que l’on me comprenne bien. Je n’avais pas usé de chantage. Ma déclaration était fondée. En effet, pour des raisons diverses, certains cadres du pays sont des sources conscientes ou inconscientes. J’avais donc eu à l’esprit de préserver non seulement leur anonymat et leur sécurité, mais aussi et surtout, les valeurs qui conditionnent l’efficacité d’un service de Renseignements.

Naturellement, dans une République normale, le recrutement des agents répond à des critères très rigoureux. Aucune considération subjective (népotisme, clientélisme…) n’y ont droit de cité. La formation initiale et les formations en cours de carrière, les enquêtes de moralité et des évaluations régulières, le respect des textes, etc. contribuent à garantir le respect des normes républicaines. Les déviations, les abus ou détournements de pouvoir ne sont pas à exclure dans ces services qui sont une œuvre humaine. Toutefois, l’application rigoureuse des textes permet d’en réduire l’ampleur.

Faites-moi un bon régime politique, et je vous ferai un service de Renseignements

Enfin, les Congolais doivent retenir qu’au-delà de toute considération éthique ou autre, c’est le pouvoir politique qui a toujours détourné et dévoyé les services de Renseignements ou de Sécurité. Car, hormis des cas de pathologie psychique (sadisme, méchanceté congénitale ou provoquée par une enfance ou un passé difficile), les crimes attribués aux services ont toujours été ordonnés ou commis sur ordre ou pour les besoins du pouvoir politique.  La responsabilité personnelle des agents constitue un débat que je n’aborde pas dans le cadre de la présente intervention.

Aussi, pourrais-je dire :”Faites-moi un bon régime politique, démocratique, transparent, et je vous ferai un service de Renseignements ou de Sécurité respectueux des droits humains “. Telle est la contribution que j’ai voulu apporter dans la réflexion en vue de l’humanisation des services. Il est crucial d’éviter tout angélisme, toute émotion, toute considération idéologique ou partisane. Il est même dangereux de rechercher une gloriole par la médiatisation d’un sujet qui n’en a nullement besoin. Il est enfin et surtout question de confier cette tâche à des spécialistes chevronnés qui ne doivent pas nécessairement être les dirigeants actifs des services concernés, question de ne pas en faire des juges et parties. Et surtout, il est important d’éviter le précédent malheureux de 1991. 

Avec l’espoir que ce témoignage contribue à l’enrichissement du sujet, et la prière fervente que le Président agira dans le seul intérêt de la Sécurité Nationale, particulièrement délétère en cette période sensible de la vie de la Nation.

Fabien Gombo N’gongo

Ex- Conseiller à la Présidence de la République du Zaïre,

Ex- Conseiller en charge notamment des Questions Politiques, des Questions de Renseignements Militaires, des Questions Financières

Service et Cabinet du Conseiller Spécial du Chef de l’État en matière de Sécurité, 

Conseil National de Sécurité

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